J'ai longuement hésité avant de faire cet article sur le manga culte de Katsuhiro Otomo. En effet, celui ci est tellement vaste, et il y a tant à dire que l'ampleur de la tâche avait
tendance à m'effrayer. Il faut dire que c'est l'oeuvre qui à fait découvrir le manga au public français au tout début des années 1990, avant Dragon Ball.
Il s'agit d'un Seinen de science fiction ( cyberpunk ), qui a vu le jour en 1982 et dont la publication s'est étalé sur dix ans.
Akira a également connu une adaptation en anime que tout les amateurs du genre se doivent de connaitre. Pour ma part , j'ai découvert le manga après le film, ce qui n'est pas forcément la
meilleure des choses à faire tant celui ci tente tant bien que mal à résumé le plus possible l'incroyable complexité du manga.
Commençons par un petit résumé de l'histoire :
Neo Tokyo 2019, 38 ans après la Troisième Guerre mondiale. Des jeunes pensionnaires d'un centre de rééducation pour enfance inadaptée se défoule sur le
bitume de la ville. Ces adolescents au tempérament autodéstructeur de quinze ans, enfourchant d'énormes motos, se battent entre gangs de motards et se droguent aux
amphétamines dans une cité troublée par de nombreux attentats terroristes. La mégalopole cosmopolite prépare les prochains jeux olympiques dans un climat troublé par les
dissensions politiques et la corruption. Le site choisi pour accueillir les olympiades est un cratère immense, c'est à cet endroit qu'une bombe noire d'origine inconnue a explosé 38 ans
auparavant, déclenchant la guerre. Un soir, Kaneda et sa bande tombe par hasard sur un enfant au regard étrange poursuivi par l'armée. Entré en contact avec
celui-ci, Tetsuo, un des amis de Kaneda, est fait prisonnier par les militaires qui se lancent dans diverses expérimentations. Commence alors la croisade de
Kaneda pour mettre a jour le secret du projet "Akira"...
C’est donc en 1982 que Katsuhiro Otomo se lance dans Akira à travers une publication chez Young Magazin et publia
ainsi son premier chapitre en décembre 82, lançant la machine qui se finira à la moitié de l’année 1990. Otomo est l'un des grands nom du manga,
il est en effet à l'origine de plusieurs oeuvres de renom : Roujin Z, Fireball, Domu, Memories ou encore Steamboy plus récemment.
Le succès d'Akira devient de plus en plus important et l’œuvre se diffusera ensuite dans le monde entier. Si Otomo s’est permis de prendre son temps pour
réaliser son œuvre, c'était à fin qu' Akira installe bien ses bases parmis les amateurs du genre et devienne une oeuvre phare, avec aussi la saga Mobile Suit
Gundam commencée en 79, mais qui n’aura pas de succès lors de sa première diffusion.
La publication d'Akira connaitra une pause d’environ un an et demi à partir de 86, correspondant à la réalisation du film. Le manga n’est alors pas terminé
et reprendra son cours à partir de 1988 pour les derniers chapitres.
Il n'est pas forcément évident de s'y retrouver avec les diverses éditions qu'a connu Akira en France : Les premiers chapitres furent disponibles chez nous en fascicules
vendus en kiosque dans les années 90 jusqu’en 92 ( dans le même genre que ceux édité pour Dragon Ball, également par
Glénat d'ailleurs ) sous forme de 31 volumes en couleurs, fait rare. Actuellement dans le commerce commun, on retrouve le manga Akira sous 3 formes
:
- Une version cartonnée style bd en couleurs de 14 volumes qui a débuté dans les années 90 aux éditions Glénat et que l’on retrouve encore aujourd’hui mais relativement
chère. Le volume 14 intitulée Consécration est en fait un artbook de la série.
- Une version de poche style Kana, en couleur. Cette version de 5 volumes est l’anime comics du film, un manga à partir d’images du film. Je ne la conseille pas pour
découvrir l’œuvre car elle ne reprend bien sûr que partiellement l’œuvre originale d’Otomo, mais aussi car il semble (pour ne pas l’avoir lu) qu’elle ne casse pas des briques. Il
vaut mieux bien évidemment regarder le film si ce n’est pas déjà fait.
- Et pour terminer, la version que je possède en noir & blanc, et que je recommande fortement aux éditions Glénat et au format 200×300. Publé en 6 volumes, c’est la solution la
plus intéressante (et pas forcément très cher car 13 euros pour un tome de 400 pages avec ce format). Seule chose que je regrette sur ces tome, le sens de lecture occidentale, pas forcément
adapté au dynamisme de la mise en page originelle d'Otomo.
Comme tout les très bon mangas, Akira ne se démarque pas à partir d’un seul point mais plutôt par la réussite et la bonne mise en situation d’un ensemble d'éléments
qui font que la lecture est à tout moment agréable et intéressante. Tout d’abord, du point de vu déssin, Akira est beau et révèle un réel talent d'Otomo. Le trait fin du
mangaka permet de donner des détails qui rendent le travail sublime, notamment concernant l’équipement où l’on observe un réel travail bien pensé afin de réaliser des objets à la fois futuristes
mais qui paraissent malgré tout très réalistes. Un travail qu’on retrouve sur les décors et les véhicules qui sont de toute beauté, en regardant un dessin d’un hélicoptère dans
Akira, on a clairement l’impression qu’il y a le même travail de précision que si ça avait été une illustration, pas uniquement dans la conception de la machine mais
aussi avec une multitude de détails qui rendent l’œuvre réaliste au possible, par exemple grâce à des traces de salissures ou des bosses sur la coque.
Un travail remarquable aussi quant à la réalisation des personnages, plus de 20 ans après, le rendu n’a que très peu vieilli par rapport à ce que l’on retrouve
aujourd’hui mise à part peut être des visages plus rond, pour les enfants notamment et encore... Toujours dans un soucis de réalisme, les postures des personnages sont
réalisées avec un grand soin et rendent l’œuvre plus vivante. Un ensemble de chose qui font déjà de Akira un manga au ton artistique très prononcé.
Le travail de designer effectué par Otomo est également hallucinant, qui n’a pas rêvé en regardant la moto de Kaneda de la posséder ? En installant un
design innovant et à la fois réaliste dans la conception des machines, Otomo pose un travail qui sera la base de nombreuses sources d’inspiration, pour toute les oeuvres cyberpunk qui
ont suivi. Le découpage est aussi très intéressant, parfois on peut même se dire qu’Otomo s’est servi d’Akira pour expérimenter certains points dans la
structuration des pages, dynamisme , tension, action et suspens y étant parfaitement représenté.
Le second point très important dans ce manga est le charisme incroyable des personnages, aussi secondaires soient ils. Kanéda combine un ensemble de bon éléments qui le rendent
totalement unique et on s’en rend vraiment compte après la lecture du dernier tome, on a presque l’impression que cette personne a vraiment existé. Si ce personnage est selon moi l’un des plus
réussi qui a été réalisé par son humour et sa mentalité, les autres ne sont pas du tout laissés au dépourvu. Chaque personnage a un rôle et une personnalité creusée, un rôle auquel on
accorde tout le temps un poids concret dans l’évolution du manga. Parmi les personnages secondaires, c’est bel et bien le bras droit de Tetsuo qui m’a le plus marqué, de
son style vestimentaire à son caractère, tout lui est personnel et rien n’est superficiel. On sent tout l'orgueil et l'ambition du personnage, se servant d'Akira et de
Tetsuo.
Pour tout dire, on s’attache plus facilement aux personnages secondaires qu’aux personnages principaux dans certains mangas contemporains... A l’heure actuelle, on se contente
d'un personnage charismatique dans un manga, c’est aussi la qu’on se rend compte d’une partie de la force que possède cet ouvrage. Otomo aurait pu se perdre dans la formation
superflue de personnages aux pouvoirs surnaturels mais il n’en ait rien, on ne retrouve ainsi qu’une faible dose de ce genre de personnage laissant place ainsi à une sorte de mystère quant à la
diversité de ces pouvoirs.
Ceci nous amène à aussi parler de la profondeur du background d’Akira. La reconstruction de Neo Tokyo étant l’une des thématiques principales du manga, celui ne
pouvait être laissé d’une quelconque manière au hasard et on le ressent. Pourtant j’ai eu la sensation qu’il a partiellement été mis de coté lors du premier arc de la série, avant la fin du
troisième tome donc. Largement rattrapé lors du second arc, Otomo propose ainsi un fond de toile fouillé et travaillé, résultant d’une idée concrète sur ce que pourrait être un monde
après une destruction massive, engendrée par une guerre nucléaire par exemple, ce qui est d’ailleurs l’une des thématiques essentielles dans Akira.
La fin d’une quelconque organisation d’un gouvernement, l’anarchie et la formation spontanée de nouveaux groupes aux idéaux différents ainsi que la lutte entre eux, un désordre
social total et la monté en puissance de personnages reniés par l’ancienne société, mais aussi la disparition de la monnaie laissant place au troc et la place aux plus fort, tous ces
éléments donnent au background une puissance considérable. Mais il faut avouer, au vu de la récente catastrophe nucléaire au Japon, que les réactions décrites dans le manga ne
corresponde malgré tout pas au tempérament japonais...
Constamment sous tension, les personnages font avancer le récit de manière à ce que l’on ne soit jamais ennuyé. Chaque tome apporte une importante dose de nouveautés intéressantes qui
s’entremêlent et forment ainsi un mélange génial. Car avant d’être une œuvre philosophique, Akira est surtout un manga d’action autour d’un héros hyperactif et parfois
presque immortel.
Une caractéristique qui a d’ailleurs sûrement été la cause principal de l’engouement autour de ce chef d’œuvre. Le monde en perpétuel changement dans le nouveau Neo Tokyo
laisse place à un désordre très propice aux scènes de combat dans un environnement chaotique, alors que le poids et le mystère des pouvoirs donnent une certaine tension aux personnages et aux
lecteurs. Une parfaite combinaison pour un manga de ce style, de plus largement agrémenté par le contexte futuriste qui propose une flopée d’armes et véhicules en tout genre.
Il est important de noter que l’œuvre fait preuve d’une certaine violence , mais qui reste très réaliste. Alors que la tendance actuelle est de faire dans l’exagération et
proposer ainsi des marres de sang assez ahurissante. Il y a aussi une violence de type psychologique, il suffit de voir l’importance accordée aux morts
par les personnages, à contrario avec l’importance accordée à la vie.
Les thématiques entourant ce manga sont nombreuses et ont déjà fait l’objet de nombreux débats. La première critique est évidemment celle avancée contre l’armement
nucléaire et la constante recherche des pays à vouloir posséder plus de puissance, une puissance au début qu’ils ne mesurent pas pour au final en perdre totalement le contrôle. Une
puissance acquise d’ailleurs à partir d’une connaissance partielle des données. Si la fin du 3ème tome avec la réactivation d’Akira amène à penser que les hommes sont condamnés à réaliser
à plusieurs reprises les mêmes erreurs sans s’arrêter, la fin du manga laisse un message d’espoir important sur le sujet, laissant penser que l’humanité à force d’exemples et de
persévérance peut évoluer.
Depuis la sortie d’Akira, plusieurs séries cyberpunk ont vu le jour. Ont-elles le même niveau que ce phénomène ? Mais sont-elles au moins dans le même ton ? Si
ces œuvres se font concurrence et ont chacune leurs points forts, on ne sent aucune d’elles être du niveau de récit d’Otomo.
En effet, outre le temps qu’il s’est passé entre elles et Akira, force est de constater que ce monument ne s’effrite pas malgré le temps et n’est pas simplement connu pour avoir introduit
le thème de la science fiction dans le monde du manga. Akira est une œuvre à part entière mélangeant tant de bon points à tous les niveaux, que ça tend à entrer dans les œuvres qui
semblent s’approcher de la perfection. Cette œuvre proposée par ce que l’on pourrait appeler un génie du manga a maintenant encore largement sa place et devrait être constamment en mémoire en
nous, nous rappelant au passage de quoi un vrai manga est capable au milieu de cette pèleté de manga, qui au fil du temps, présente de moins en moins d'interêt.
En cette periode ou les rumeurs sur une adaptation cinématographique d'Akira par les américains ce précise ( ésperons malgré tout que cela n'est pas lieu ), j'ai
trouvé important de rappeler que ce manga est un monument indispensable, que l'on soit un adepte de manga, de science fiction, de cyberpunk, ou simplement un amateur de grandes
oeuvres fondatrices.